Je parle mal à mes élèves


#21

Je viens de te lire avec attention Manuel, et bien sûr que non, je ne te prends pas pour un monstre… ou alors pour un monstre de travail et de réflexion !
Mais sinon, je te trouve très impliqué et très volontaire, et aussi souvent assez dur avec toi-même… Je vois bien que tu essaies d’être “objectif”, réaliste, avec toi-même comme avec tout sujet d’étude, et que c’est ce qui te pousse à chercher des solutions…
Alors je crois qu’avant de trouver des solutions pratiques, concrètes, à la gestion de tes cours et de tes élèves, ou disons en parallèle, mais en priorité quand même, tu devrais apprendre à te faire confiance en tant que prof, et en tant qu’homme tout simplement…
Sais-tu que tout adulte de bonne volonté est génétiquement équipé pour répondre le plus adéquatement possible à un enfant ou à un ado en situation d’apprentissage de la vie ?
Si tu arrives à faire confiance à ton intuition du moment, tu peux trouver le mot juste, le ton juste, l’attitude juste, et pour toi, et pour l’ado en question. En te connectant simplement à cette capacité innée que nous avons de répondre, avec ce que nous avons de meilleur, au plus près des besoins de notre interlocuteur…

Dis-toi que ce qui arrive dans ton cours, même si ça te parait inacceptable ou anormal, eh bien si c’est arrivé c’est que ça devait arriver, que c’est la simple réalité et que tu n’en es pas coupable… Ta responsabilité c’est d’être là, de faire avec, sans sur réagir, sans te mettre la pression en pensant par exemple “'Je ne devrais jamais laisser passer ça, si c’est arrivé c’est que je n’ai pas su l’empêcher etc…” Mais plutôt te demander quelle attitude maintenant tu aimerais avoir pour faire face à cette réalité et la transformer au mieux pour toi et pour tes élèves.
C’est plus difficile avec un grand groupe d’élèves qu’avec un seul élève ou un petit groupe d’élèves, c’est pourquoi tout ce qui est régulation de conflit ou ajustement de comportement, devrait se faire, idéalement, en petit comité ou en aparté…
Maria Montessori disait qu’il ne faut jamais reprendre un enfant sur le moment… Le stopper, fermement s’il le faut, mais respectueusement toujours, et attendre un moment de calme pour délivrer discrètement son message éducatif, si ça parait toujours utile une fois le calme revenu…
Oui prendre du recul, relativiser, lâcher prise, tout ça te ferait du bien… En fait la première personne dont tu devrais t’occuper c’est de toi… Lâcher les jugements trop sévères et la partie trop durement auto-critique de ton ressenti… C’est bien de chercher ce qui ne va pas, pour en trouver les causes et comment y remédier, mais n’oublie pas de chercher aussi ce qui fonctionne, pour pouvoir t’appuyer dessus…
Cherche aussi à repérer ce que tu sais déjà faire, naturellement, ou ce que tu as déjà réussi à apprendre depuis que tu as commencé ce métier… Traite-toi comme tu voudrais traiter tes élèves, avec bienveillance et un profond respect, et aussi avec indulgence et patience… Ne pointe pas trop tes erreurs, ne les considère pas comme des échecs mais comme des indicateurs des progrès qu’il te reste à faire pour apprendre à devenir le prof que tu voudrais être en toutes circonstances, et que tu es déjà à certains moments…
Retrouve ces moments, détaille les, sache reconnaitre ce que tu réussis, remémore toi chaque interaction positive que tu as pu avoir avec un ou plusieurs élèves, et apprécie aussi à leur juste valeur ce que tu tentes et les efforts que tu fais, qui finiront bien par payer, qui ont déjà commencé à payer… Remarque ce qui a déjà commencé à marcher, ne serait-ce qu’une fois…
Chaque soir demande toi ce qui s’est bien passé aujourd’hui dans ton cours, ce qui t’a fait plaisir ou t’a amusé, ce qui t’a ému ou encouragé, ce qui t’a permis de te sentir à ta place… Trouve au moins 3 exemples chaque soir, et plus si possible, et demande toi ce qui, en toi à ce moment là, était au diapason… et comment recréer ces moments le plus souvent et le plus longuement possible…
Et pense aussi à dormir suffisamment, à te détendre, à t’amuser, à passer des moments de qualité avec des proches ou avec toi-même, à faire ce que tu aimes et qui te ressource…
Parce que la meilleure façon de prendre soin de tes élèves c’est de commencer par prendre soin de toi !
Alors n’oublie pas de penser à toi aussi…


#22

Je ne peux que te remercier de ton message. Après j’essaie juste de trouver des stratégies qui permettent de rendre mes temps de classe plus agréable pour tout le monde. C’est sûr.

Alors Merci


#23

Manuel,

Merci pour cette leçon de courage et de vulnérabilité. La démarche que tu entames est éblouissante de sincérité, tes messages m’ont beaucoup touchée. Je pense que tu mets le doigt sur la détresse que nous rencontrons tous lors de notre première année face à un public réticent et violent comme peuvent être les adolescents en rupture. Je pense que le manque de formation adéquate est de loin la première source de cette détresse.

Comme je vois que tu lis l’anglais, je peux te conseiller deux livres que j’aurais aimé lire lors de ma première année en REP+ :
“The Art and Science of Teaching”, Robert Marzano
"Teaching like a Champion" Doug Lemov
Ce ne sont pas des conseils théoriques mais des conseils très pratiques qui t’aideront peut-être à structurer et à ancrer des routines pour sécuriser les élèves dans l’apprentissage.

Je suis sûre que tu apprends en ce moment énormément car tu le fais sans te protéger, c’est la plus difficile et courageuse façon d’apprendre à mon sens !

Je finirais par un lien vers un magnifique Ted Talk que tes messages m’évoquent : Ecouter la honte