Permaculture scolaire


#1

Bonjour.
La permaculture n’est pas qu’une technique de jardinage. C’est une approche systémique radicale, une vision des sociétés de demain, dont nos élèves seront le cœur. Elle s’articule autour de grands principes, qui sont tout aussi pertinents pour concevoir l’organisation d’un espace de vie et de production agricole, qu’un espace classe de production de savoir. Voyez vous même, ses 12 principes pourraient être un sommaire de livre péda :

Observer et interagir
Capter et stocker l’énergie
Obtenir une production
Appliquer l’autorégulation et accepter la rétroaction
Utiliser et valoriser les ressources et services renouvelables
Ne produire aucun déchet
La conception, des motifs aux détails
Intégrer au lieu de ségréguer
Utiliser des solutions lentes à petite échelle
Se servir de la diversité et la valoriser
Utiliser les bordures et valoriser la marge
Face aux changements, être inventif

J’aimerais dans ce sujet échanger avec ceux que cette approche questionne, pour approfondir la réflexions pédagogique que nous avons tous dans ce forum. Je ferai référence aux fondateurs de cette démarche Bill Mollison et David Holmgren, en particulier cet ouvrage de référence intitulé Permaculture dans lequel vous pourrez retrouver les 12 principes énoncés ci-dessus, et que je reprendrai en détail dans les discussions.

Avis aux curieux, permaculteurs ou non déjà dans leur jardin ! , prêt à se lancer dans la permaculture en classe pour éveiller les consciences et faire pousser le savoir tous ensemble. Pour se lancer, je lance le défi de reprendre l’un des intitulés des principes ci-dessus, et de livrer en vrac vos réflexions quant à son implication dans une classe…


#2

Dépenser moins d’énergie en classe

Un des objectifs en permaculture scolaire serait une descente énergétique, entendu en énergie investie pour inculquer “de gré ou de force” des connaissances (“compétences” dit-on maintenant, et le vocabulaire n’est pas innocent, il vient du monde de l’entreprise). Energie dépensée par l’enseignant qui prépare et dirige sa classe ; mais aussi énergie dépensée par les élèves à qui on demande une attention soutenue sur des temps scolaires déterminés.

Dans les société pré-scolaires, les enfants baignaient dans un cadre familial élargi et nombreux. Les apprentissages se faisaient généralement par observation, entre pairs et par la pratique directe, au travail, l’enfant entrant rapidement dans le monde adulte, sans passer par l’adolescence. Peu d’énergie était dépensée pour l’enseignement.
Dans notre société post industrielle, le travail forcé des enfants est heureusement proscrit, et ils bénéficient d’une instruction obligatoire jusqu’à seize ans. L’institution scolaire dépense beaucoup d’énergie pour instruire les élèves. Mais les rapports humains et les expériences sont beaucoup plus limités. Tout est cloisonné, les enfants sont regroupés par classes d’age, enfermés sans vrai contact avec l’extérieur et les autres générations. Le summum a été atteint avec l’école par visioconférence encouragé lors du confinement, chacun chez soi !
Dans une approche éducative permaculturelle, l’observation et la conception sont au cœur du métier d’enseignant. Les apprentissages naissent de la richesse des interactions, de la diversité des expériences. L’énergie n’est plus gaspillée à maintenir à flot un système bancal, car la classe est conçue de telle sorte que le savoir circule et s’accumule. Tout en acceptant les rétroactions, en s’adaptant au changement et en intégrant la diversité de chacun, y compris les imprévus. C’est une conception défendue par les classe Freinet qui s’adaptent et valorisent les expériences du quotidien des enfants. On retrouve aussi des caractéristiques de l’approche présentée par Céline Alvarez qui, par une conception rigoureuse de la classe en amont, encourage la circulation du savoir entre enfants, la manipulation et l’autorégulation.

Dans cette approche subjective d’observation, à petits pas, la conception initiale de la classe n’est pas figée. On se garde bien des vérités absolues et des conceptions préconçus de l’enseignement que l’on hérite tous de notre propre expérience. Il faut accepter les tâtonnements, être à l’écoute des retours et des humeurs de chacun. C’est l’observation des élèves qui prime. Et la conception systémique de la classe est orienté vers un enrichissement mutuel des élèves, pour les faire progresser et s’épanouir dans les programmes scolaires. Bref, en concevant bien l’organisation de sa classe en amont, tout en restant ouvert au changements et à l’improvisation pendant la classe, on dépense chacun moins d’énergie.

Je donne un exemple concret de ma pratique de classe, pour illustrer sans prétention ces tirades un peu théoriques. Quand les élèves sont en activités et que je souhaite commencer un atelier avec eux, il m’arrive souvent de tabler sur la curiosité naturelle des enfants et leur volontariat à entrer dans ce que je leur propose. J’installe donc tranquillement mon atelier et je commence, parfois seul, mais très vite avec quelques curieux qui se sentent privilégiés de faire avec moi. Parfois les élèves volontaires affluent en nombres. Parfois mon activité fait un flop. Mais je n’ai pas interrompu les élèves dans leurs activités respectives, chacun nous ayant rejoint à son rythme, et selon son envie. Et je n’ai pas dépensé trop d’énergie à mobiliser tout le monde…


#3

J’aime beaucoup ton idée d’atelier invitant les enfants intéressés à se joindre à toi (sans les forcer ou les couper dans leur activité). Je vais tester dès demain.


#4

Oui @charles, j’aimerais ensuite avoir ton retour. Tu me diras comment tes élèves auront réagi à cette mise en place d’ateliers basés sur l’envie, le volontariat. :grinning:

Je prévois de le mettre en place aussi pour certains regroupements cette année. Je l’ai déjà eu fait de temps en temps les années passées, mais pas assez. Il faut en effet accepter que tous les élèves ne nous rejoignent pas forcément. Et ne pas avoir d’impératif, comme à l’heure de sortie en fin de classe. Après, c’est une question de timing, de bon moment. Il faut savoir s’adapter au climat de la classe. Ça peut être très fluide. Les élèves, qui ne se sentent pas forcés, sont plus motivés. Et l’enseignant ne s’use pas à ramer à contre courant.

J’avoue qu’en ce début d’année, mes regroupements étaient plus classique, à attendre l’attention de tous. Vendredi après-midi cependant, j’ai dû me fâcher. En fin de semaine, la fatigue aidant, le relâchement était perceptible. J’ai alors vraiment eu l’impression de devoir imposer le timing en usant de mon autorité. C’est fatiguant, et pas forcément le plus efficace.

En plus des ateliers, je teste donc aussi le regroupement volontaire dès demain avec ma nouvelle classe. Et on partage nos expériences…


#5

Ce matin donc, temps de travail libre jusqu’à la récréation, avec pour ma part un temps d’observation, de gestion de petits conflits et de rangement. Mais j’ai pris le temps de proposer des petit regroupements basés sur le volontariat des élève : une lecture d’histoire, un moment de mime avec un chapeau de magicien. De beaux moments partagés, mais qui ne mobilisent qu’une petite partie des élèves, les autres restant dans leurs occupations. De l’énergie dépensée en ce début d’année pour faire ranger chaque activité au fur et à mesure ; je dois rester concentré pour surveiller d’un œil qui sort quoi, car j’ai quelques loulous qui mettent le bazar. Et plein de photos ce matin pour le cahier de vie…
2020-09-07 Planing.odt (25,9 Ko)


#6

Un peu la même chose pour moi. Moins le temps d’observation, tellement occupé à rappeler les règles.
Pas eu vraiment le temps de mettre en place une activité spécifique, mais j’ai une alternative (pour le moment). J’ai gardé une grande table de 8 places, avec 4 chaises. J’y suis souvent, les enfants y viennent d’eux même avec une activité qu’ils ont choisi. Où j’invite les indécis, ceux voulant être avec moi, où les élève que j’encourage vers une activité pertinente pour eux. Ca me parait d’aider et encourager (puzzles complexes, nouvelle activité non connue, etc.) De belles surprises de réussites.
Comme toi aussi j’ai vu une enfant qui lisait en livre. Sur une table individuelle. Les pages étant mal tournées, je viens lui présenter. Et finalement lui ai proposé de lui lire -> 2,3 camarades se sont rajoutés. De bout du coup. L’année dernière, je proposais (ou un enfant me demandait) de lire, je me mettais par terre (près de l’ellipse souvent - pas de coin lecture encore), il y avait toujours d’autres enfants pour venir se greffer. Et ça permet à ceux qui n’accrochent pas de repartir vers autre chose.


#7

Observer
J’engage la réflexion sur cette première piste, essentielle, premier principe en permaculture comme en classe.
Voici mes outils actuels, si cela peut inspirer des collègues… et engager le débat.

Je me suis mis en place un cahier d’observation dans lequel je note en vrac tout ce qui me passe par la tête sur la classe ou un élève à un moment donné. J’essaie de prendre ce temps de recul pendant la classe, sinon lors des récrés ou dès que les élèves sont partis. Sachant que ce moment est particulièrement subjectif, il ne rentre pas dans une grille de critères, d’évaluation. Les élèves prennent ainsi l’habitude de me voir écrire dans un cahier, ce qui, par imitation, pourrait les inciter à faire de même.

Je complète ces moments d’observation par des moments de photos en classe. L’appareil à la main, je fais le tour de la classe et essaie de prendre un instantané de chaque élève dans son activité en cours. Même s’il n’est pas vraiment en activité, juste en observation ou en déplacement. Ces clichés seront collés dans le cahier de vie et seront un support de langage en classe et en famille. Cette démarche me permet également de faire un point plus objectif sur ce que chacun est vraiment en train de faire. Sinon, en ne photographiant que les élèves dans une activité attendue, je me suis rendu compte que certains élèves passaient à travers. Alors que ce sont ces élèves là qu’il faudrait cibler…

Enfin, l’observation des élèves lors d’une activité donnée me conduit à compléter pour chacun un brevet de réussite. C’est un document préparé à l’avance avec une photo, les compétences travaillées, les consignes, sous forme de cinq marches de difficulté croissante, et cinq étoiles pour chaque consigne. 2020-09-12 Presentation des brevets.odt Je surligne pour chaque élève les étoiles en fonction du niveau de consigne travaillé, et de son implication. Ce n’est pas une évaluation normative. Une étoile signifie que l’élève est déjà à l’écoute, en observation. Cinq étoiles que l’élève est capable d’expliquer son travail, de le présenter à un autre. Je complète ce type de fiche presque systématiquement en atelier, exemple 2020-09-08 Petite tache - Composition découpage.odt, et pour la plupart de mes activités autonomes, exemple 2020-09-21 Etoile chinoise.odt . J’essaie de diversifier ce type d’observation à des moments collectifs, exemple 2020-09-21 Langage album Maman ballon.odt , ou des comportements plus transversaux, comme le passage au vestiaire 2019-01-09 Enfiler seul son manteau.odt

L’observation est primordiale. Elle nous oblige à nous appuyer sur la richesse et la diversité de chacun des élèves pour interagir et les faire évoluer dans leurs apprentissages. Quand c’est le ouaille complet, l’observation nous invite aussi parfois carrément à faire évoluer nos pratiques en nous appuyant sur la réalité de la classe, modifier la conception même des activités. Il faut savoir s’adapter à chacun, saisir les opportunités, accepter les retours. Bref, plein d’autres pistes de réflexion à venir en permaculture scolaire… :grinning:


#8

Penser global. Agir local.
Voici un mot d’ordre “classe”. Appliquons le en permaculture scolaire.

Un mois de passé depuis la rentrée. Chacun-e d’entre nous a pensé sa pratique de classe en amont, puis l’a mis en place avec ses élèves. Repris des habitudes qui marchent pour certain-es. Bousculé ses pratiques peut-être pour d’autres qui arrivent sur ce forum initié par la démarche ouverte de Céline Alvarez.
Même constat pour les élèves. Certains sont comme à la maison où leurs parents pratiquent déjà la pédagogie positive, la vie collective en crèche. Mais pour la plupart, tout est nouveau à l’école. Ils ne sont plus au centre de la vie familiale avec papa maman mais en interactions avec un nouvel adulte qu’il partage avec plein d’autre enfants du même age. Et les enfants s’adaptent très vite, je suis épaté à chaque rentrée. On sent l’intelligence qui pétille à cet âge. En serions nous capable nous même ?

Nous devons en tout cas nous efforcer de nous adapter aussi très vite en tant que professionnel-les aux nouveaux élèves que nous découvrons chaque rentrée. J’ai la chance de garder mes élèves plusieurs années de suite en classe multiniveaux sur leur scolarité de maternelle, ce qui permet de mieux apprendre à les connaître. Mais ils grandissent et changent vite. Et nous devons être au plus prêt de leur soif d’apprentissage, ce qu’en formation (ça date) on appelait la Zone Proximale de Développement !

Bref, ce que l’on a pensé globalement pour sa classe, il faut pouvoir agir au jour le jour pour le mettre en place localement, concrètement dans la classe, avec les élèves. Et c’est là que nous avons tou-tes nos préoccupations quotidiennes, thème de nombreux posts sur ce forum ou d’autres. Voici donc quelques pistes de réflexions et de discussions.

  • Par quels leviers peut-on amener un élève en particulier à modifier son influence sur la classe tout entière? Ou comment une petite action ciblée participative sera plus pertinente qu’une approche dominante s’imposant à tous.
  • Inversement, comment modifier sa conception générale de la classe pour influer sur le comportement d’un élève en particulier ? S’attacher par exemple à la pertinence qu’à le fonctionnement général de la classe pour les élèves, à la place qu’ils peuvent trouver dans le groupe, avant de cibler un élève particulier et de le réduire à une difficulté donnée.

J’aimerais creuser un peu la réflexion sur ces deux points et illustrer par des exemples et des soucis que l’on peut rencontrer dans la pratique… N’hésitez pas à réagir.


#9

Le problème est la solution

Il arrive que des comportements que nous aurions tendance à rejeter en classe soit en fait des révélateurs permettant un changement positif. C’est le cas des élèves difficiles à gérer, qui ne semblent pas à leur place dans la classe et perturbent lourdement le fonctionnement prévu par l’enseignant. C’est très frustrant et bouleverse nos certitudes. La mise en place de règles, de grille de comportement, de punitions, n’arrange pas toujours le problème. C’est l’occasion aussi parfois de mettre en place des solutions alternatives qui bénéficient à toute la classe.

J’ose une analogie en jardinage permaculturel. Les mauvaises herbes sont la plaie du paysan, qui peut user d’herbicides pour espérer en venir à bout dans une vision de production agricole intensive chimique. Mais elles sont aussi un bon indicateur d’un soucis de structure ou d’amendement du sol ; et ces même adventices participent de la restauration du sol vivant. Je pense à l’ambroisie qui apparaît sur une terre qui a été retournée, qui va aider à reformer le sol. Elle sont même souvent des ressources que nous sommes pas toujours capable d’apprécier et de valoriser. Comme l’ortie qui pousse sur un sol trop riche en nitrate, et qui est un excellent légume de consommation courante, mais aussi un bon engrais naturel et même désherbant selon le dosage.

Quand un problème n’est pas flagrant, on a tendance à y pallier sans trop de difficulté, à le contourner, quitte à dépenser pour cela une énergie folle. C’est le cas des élèves qu’il faut sans cesse surveiller comme de l’huile sur le feu, prêts à retourner la classe si on détourne notre attention. Une auxiliaire de vie scolaire (AVS) peut accompagner l’élève dans ses difficultés, et permettre à la classe de continuer d’avancer malgré tout.

Mais dans le cas d’une classe regroupant plusieurs cas d’élèves difficiles, on ne peut plus faire l’impasse d’une réflexion générale sur la gestion de la classe entière. Et c’est souvent dans ces cas que des solutions innovantes peuvent émerger. Les expérimentations pédagogiques viennent d’ailleurs souvent de collègues en zones d’éducation prioritaire. C’était d’ailleurs le choix de Céline Alvarez de mener son expérimentation dans une REP pour faire bénéficier des élèves en difficultés d’une approche innovante centrée sur les ateliers libres autonomes.

C’est une approche radicale, au sens où l’on s’attache à la racine, où l’on ose aborder un problème avec curiosité et ouverture d’esprit, faire un pas de côté. Elle s’oppose à une vision conservatrice, qui consiste à masquer le problème, ne rien changer, reproduire les valeurs inconscientes qu’on l’on nous a inculqué. C’est ce qui se passe souvent à l’école, et plus largement dans l’éducation de nos enfants. Nous avons plus tendance, quand tout va bien, à reproduire ce que nous avons connu, qui a fait ses preuves dans l’imaginaire collectif. Il faudra souvent être confronté à de grandes difficultés pour oser changer ses pratiques. Et il est est courageux et salutaire d’oser y réfléchir avant d’être dans le mur.

Or les temps à venir vont être soumis à des bouleversements rapides, climatiques, sociétaux. Nos enfants, les élèves que nous avons en classe, devrons y faire face ; nous aussi. Nous aurons besoin de savoir prendre du recul, parfois la tangente, face aux situations nouvelles auxquelles nous serons confrontés. Revenir aux sources, savoir discerner l’essentiel, ne pas forcément reproduire mais expérimenter. Communiquer et travailler en réseau. C’est ce à quoi nous devons nous attacher dans l’éducation des enfants : apprendre à communiquer dans la bienveillance, travailler à plusieurs, aller chercher et vérifier l’information, aiguiser son esprit critique et expérimental, persévérer dans ses efforts et ne pas céder à la facilité … Ce pourquoi je trouve les programmes maternelles de 2015 plutôt pertinents en ce sens. Je suis plus méfiant quant aux nouveaux programmes à venir!


#10

La motivation.

La motivation est à la source des apprentissages des élèves, de la production de savoir. Nous savons tous que cette motivation peut être extrinsèque, des encouragements de l’enseignant ou des parents, allant jusqu’au système à l’ancienne des bons points et des images. Le pire c’est que ça marche. Un temps. Beaucoup de collègues utilisent des smileys. Un sourire quand le travail est réussi. Les enfants adhérent au début, du moins ceux en réussite. Mais nous souhaitons tous que la motivation des élèves soient aussi intrinsèque, le plaisir du travail abouti, de la réflexion et la persévérance. Cette projection dans les apprentissages à long terme est le lot des bons élèves, ceux qui ont la maturité nécessaire quant à leur place à l’école en tant qu’élève apprenants. C’est un objectif que d’emmener toute sa classe dans cette motivation sur le long terme, mais il ne faut pas négliger pour cela les rétroactions positives immédiates qui motivent tous les enfants dans le travail.

Une activité aura du succès si elle procure du plaisir à l’élève qui l’aura choisi. Sinon, elle sera délaissé pour d’autres qui sont plus stimulantes. La classe en activités libres et autonomes est ainsi soumise à la libre concurrences des divers matériels entre eux, que les enfants vont choisir ou pas en fonction de leur motivation. L’enseignant pourra toujours essayer de batailler pour imposer une activité qui lui parait plus pertinente, il sera difficile d’aller contre le choix des élèves. En insistant un peu, un enfant pourra choisir une activité contre son gré, pour faire plaisir à la maîtresse, mais c’est contre-productif s’il n’y trouve pas la motivation nécessaire aux apprentissages. Je ne dit pas qu’un petit coup de pouce n’est pas parfois utile. C’est le cas des ateliers dirigés, où il faut souvent ruser pour entraîner l’adhésion de tous les élèves.

L’attractivité d’une activité est donc un bon indicateur de sa pertinence à un moment donné dans la classe. Un matériel qui n’est jamais sorti par les enfants pourra être remis au placard, quitte à le ressortir en temps voulu avec plus de succès. Ou pas. Mais l’attractivité ne fait pas tout. Encore faut-il que les enfants l’investissent de telle façon qu’ils progressent vraiment. Un jeu trop simple sera plaisant mais peu stimulant pour les plus grands. Un matériel très “scolaire” aura peu de succès ou sera détourné par les enfants. Il faudra donc trouver un juste milieu entre des activités très ludiques mais strictement inutiles aux progrès de l’élève, et d’autres très pertinentes mais plus rébarbatives. C’est le dilemme de l’enseignant dans la préparation de sa classe que de concilier l’approche pédagogique et l’animation thématique.

Je reprends juste en une phrase l’allégorie qu’ose David Holmgren en thermodynamique pour illustrer cet équilibre dans son livre Permaculture (p173). Entre un moteur qui tourne à vide et s’emballe et un moteur auquel on demande trop d’un coup et qui cale, il y a un maximum de puissance utile avec dissipation d’une moitié de l’énergie en chaleur et en bruit, l’autre moitié faisant avancer la machine. C’est osé comme comparaison pour une classe, mais c’est un clin d’œil. Entre une classe trop sage et rigide, et une classe en joyeux bordel improductif, trouvons naturellement le juste milieu d’une classe simplement vivante et apprenante.

Notre société de consommation à outrance encourage l’activité permanente, quitte à être complètement improductifs. C’est le cas d’une classe trop sage dans laquelle tous les élèves seraient apparemment au travail mais n’apprendraient rien. Une approche à l’autre extrême serait de laisser toute latitude aux élèves pour aller spontanément vers leurs envies selon leur propre motivation endogène, sans aucune contrainte ni stimulation. Passer la journée à jouer seul à la poupée.

Une approche pertinent de la classe est de créer les conditions favorables à une émulation des élèves vers les apprentissages tout en y prenant du plaisir au quotidien. Quelques pistes qu’il faudra chacune développer :

  • Proposer des ressources de grande qualité : une belle bibliothèque de classe, du matériel soigné.
  • Encourager toute initiative : valoriser les essais, même les erreurs, réinvestir les productions d’élèves.
  • Réutiliser si possible tout ce qui émerge : prêter attention à l’expression de chacun, rebondir sur les imprévus.
  • Faciliter les mécanismes d’autogestion : rangement, prises de paroles, messages clairs.
  • Favoriser les échanges entre élèves, avec la maison, le village, d’autres classes.

Pour conclure sur la motivation, un élève prend naturellement du plaisir à apprendre, s’il est dans des conditions de sécurité physique et affective. Pas de chahut, de l’attention et de la bienveillance. Les relations aux autres sont primordiales. J’ai parfois l’impression plaisante d’avoir contribué en partie aux progrès des élèves, soit directement, soit en ayant créé des conditions propices. Mais souvent je ne fais que constater avec du retard et une certaine admiration un bond soudain et inattendu d’un élève dans un apprentissage, c’est spectaculaire en lecture par exemple. Observation, confiance et patience. L’équilibre d’une classe est si complexe et subtil, c’est ce qui fait la beauté du métier.


#11

Le plaisir du jeu

Dépassons la notion d’encouragement, qui est trop dépendante de l’adulte. Mon objectif à long terme en tant qu’enseignant est de pouvoir m’effacer dans la classe, de longs moments, de pouvoir varier les postures : concepteur, observateur, modérateur, facilitateur, référent, garant. Les encouragements sont basés sur l’affectif de l’enfant, c’est important aussi, surtout encore à l’age maternelle. Mais dans une classe, il faut trouver aussi d’autres sources de motivation que de faire plaisir à maîtresse, ou à papa maman. Des rétroactions positives plus simples, immédiates, abondantes et facilement accessibles à l’enfant : le plaisir du jeu.

Le rôle de l’enseignant est alors de prévoir et de guider l’élan naturel des enfants vers le jeu, de les accompagner vers des apprentissages scolaires en s’appuyant sur cette motivation première. Tout est jeu à cet age, faire comme si, faire comme les grands, comme dans les histoires. En basant sa pédagogie sur le jeu, l’enseignant s’appuie sur une puissante motivation naturelle. Reste à canaliser l’inventivité débordante des enfants pour que les activités de classe soient productrices de savoirs, et non juste un gigantesque terrain de chahut incontrôlé.

Poser des règles comprises par tous, se poser en arbitre attentif. Sortir du jeu quand les limites sont franchies. La frontière doit être claire et tranchée. Le cadre est la garantie du respect par tous et c’est rassurant pour les enfants. Les r


#12

Salut Florian, la fin de ton message est coupée.

Idée intéressante. Ca me fait un peu peur personnellement, le jeu dérivant facilement vers du chahut. Comme tu le dis, il s’agit alors de bien fixer le cadre (plus facile à dire qu’à faire - mais c’est là le coeur du métier).

Ce qui est intéressant aussi c’est que cela rejoint d’une certaine manière ce que mettait en avant Montessori, Freinet, et bien d’autres, concernant la motivation intrinsèque de l’enfant. Mais eux parlaient de travail, et excluait (si je ne m’abuse) le jeu. Mais on reste sur l’idée d’élan naturel de l’enfant, de ses envies propres, de sa motivation intrinsèque. Et du cadre, clair et explicite, qui peut venir de l’adulte et/ou des pairs.


#13

Salut @charles. Je vais reprendre la suite de mon message interrompu. Et je te remercie pour tes remarques.

En pédagogie active, de type Freinet, Montessori, Steiner et autres, on parle effectivement de travail, mais on s’appuie sur la motivation intrinsèque des enfants pour lesquels tout est prétexte à jouer. Le travail est rendu ludique en fait. Difficile d’aller contre cet élan naturel.

Nous nous battons tous dans nos classes pour contrer le détournement du matériel par des enfants qui ont plutôt envie de l’utiliser pour chahuter, ou simplement pour des jeux d’imitation. Et mis à part avoir l’œil et ne rien laisser passer, je n’ai toujours pas trouvé la parade. C’est usant. Certains jours, cette surveillance prend le pas sur le reste.

Je réfléchis donc à utiliser à bon escient cet envie des enfants de jouer. Guider leurs jeux pour conforter des apprentissages. Je marche sur des œufs, et je cherche encore l’approche la plus pertinente. Pour le moment, je suis comme toi Charles, ça me fait un peu peur, le jeu dérivant facilement vers le chahut. Il est beaucoup plus facile de guider une activité cadrée neutre sans enjeu ludique. De type Montessori par exemple. Mais le jeu est tellement puissant pour stimuler le langage et la motivation des petits que je trouve dommage de nous en priver…


#14

Tout à fait d’accord. D’ailleurs, j’ai des collègues qui font des choses formidables en terme d’apprentissages avec les jeux d’imitation. N’y arrivant pas, je préfère du matériel qui m’aide à mieux aiguiller mes élèves. Mais je garde les jeux à règles (jeux de cartes, mémory, de circuit, etc). Et les jeux de constructions libres (par contre très dépouillés : kaplas et blocs de bois).